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Chez Taisei à Minami-Kusatsu

Le train arrive à Minami-Kusatsu avec deux minutes de retard. Henri me traduit l’annonce du chef de bord, qui présente ses excuses les plus sincères aux passagers pour ce désagrément. Deux minutes. Je regarde par la fenêtre les quais impeccablement propres, les agents en uniforme au garde-à-vous, et je me dis qu’on est loin, très loin de la France. Taisei nous attend sur le quai, souriant. On s’est croisés à Osaka quelques jours plus tôt, autour d’une bouteille de saké et de gobelets en plastique au milieu des cerisiers en fleurs. Il avait proposé de nous héberger — sans même savoir qu’on serait quatre. On avait dit oui avant qu’il ait fini sa phrase.

Sa ville, Minami-Kusatsu, n’est pas sur les itinéraires. C’est une ville tranquille, fonctionnelle, à taille humaine, coincée entre Kyoto et le lac Biwa. Lors de la promenade de l’après-midi, les gens nous regardent passer avec une curiosité non dissimulée. Taisei rigole : « je crois que vous êtes peut-être les premiers touristes ici ». Je veux bien le croire. L’étape au supermarché local est mémorable. Taisei passe en revue les rayons avec l’enthousiasme d’un sommelier : bières japonaises, saké, shōchū. Le chariot se remplit. J’imagine déjà la soirée. Mais de retour chez lui, c’est du thé que sa femme nous sert, pendant qu’à la télé, les Tigers d’Osaka affrontent les Dragons de Nagoya. Je patiente. L’heure du dîner arrive — délicieux repas préparé par son épouse, mais accompagné d’eau. Bon. L’apéro d’après, alors ? « C’est l’heure d’aller aux bains publics », annonce Taisei. Il précise, attentionné : « on ne restera pas plus d’une heure, si cela vous convient ».

Une heure pour prendre un bain, ça m’a paru excessif. J’avais tort. Se rendre aux bains publics au Japon — les sentō — est une expérience à part entière, et je la recommande sans réserve à quiconque pose le pied dans ce pays. On se retrouve là, nus comme des vers, avec des inconnus, dans une eau brûlante qui vous démantibule les articulations d’une façon très agréable. Pas de gêne, pas de bruit superflu. Juste le silence des gens qui se délassent ensemble, chacun dans sa bulle, dans une sorte de communion tranquille que je ne saurais pas vraiment décrire autrement. On rentre. Cette fois, Taisei sort les bouteilles. Le saké coule, le shōchū suit. Et puis, initiative inattendue de fin de soirée : une initiation à la calligraphie japonaise. On s’applique, penchés sur nos feuilles, à reproduire des caractères qu’on ne sait pas lire. Taisei commente nos productions avec une bienveillance diplomatique.

Le lendemain matin, train pour Nara. On y retrouve deux amis, Jean-Claude et Ip. Les daims se promènent librement dans les allées du parc, s’approchent sans crainte, mendient des crackers avec une insistance toute bovine. Nara a cette qualité rare d’être à la fois touristique et véritablement apaisante. On rentre à Shiga en fin d’après-midi. Le soir, Taisei a réservé une table dans un izakaya du quartier et convié trois de ses amis. L’un d’eux, Hidaki, s’approche de nous en début de soirée avec une demande un peu particulière : est-ce qu’on accepterait de poser pour une photo avec lui ? Sa femme, nous explique-t-il très sérieusement, n’a jamais vu de Français. Il faut lui rapporter des preuves. On s’exécute de bon cœur. La soirée se finit chez Taisei. On leur fait goûter du Ricard — réaction partagée entre la surprise et la grimace polie. Eux nous font boire du saké et du shōchū en retour, ce qui nous convient nettement mieux.

Le lundi matin, réveil tardif, mérité. À midi, train de Minami-Kusatsu à Kyoto. Mes amis cherchent un hôtel en ville — une petite auberge près de la gare, style japonais traditionnel, chambre avec salle de bain, 3 500 yens par personne. Rue calme. Ça fera l’affaire. Moi, je ne reste pas. J’ai une idée fixe depuis quelques jours : dormir dans un capsule hotel à Tokyo. L’idée de me glisser dans un de ces caissons individuels empilés comme des alvéoles me fascine d’une façon que je ne m’explique pas tout à fait. Taisei nous accompagne à la gare centrale de Kyoto. Avant de se quitter, il nous amène dans un petit restaurant de ramen au dernier étage, dans le food court — l’Ikocha, spécialité Kyushu. « À chaque fois que je passe par ici, je m’arrête manger des nouilles, nous explique-t-il en français. Le Kyushu me manque, mais les ramen d’ici ont le même goût que chez moi. » Je commande le menu à 1 000 yens : un petit bol de riz aux champignons et une grosse portion de ramen au porc. Le bouillon est relevé, parfumé de gingembre. Le porc fond sous les baguettes. Les nouilles sont cuites comme il faut — al dente, oserais-je dire, même si l’expression n’a peut-être pas cours ici. C’est l’un des meilleurs repas du voyage. Puis Taisei doit repartir rejoindre sa femme à Osaka. On se dit au revoir sur le quai, un peu maladroitement, comme on dit au revoir à quelqu’un qu’on n’a connu que quelques jours mais avec qui quelque chose de vrai s’est passé.

Le Kinkaku-ji en fin d’après-midi. Le Pavillon d’Or se reflète dans l’étang, immobile, parfaitement composé, presque trop beau — le genre de beauté qui intimide un peu. La lumière de fin de journée fait ce qu’elle veut avec l’or des façades. On reste là un moment sans trop parler. Taisei nous avait prévenus : Kyoto, ça se regarde.