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Tokyo, l'éternelle

À 17h56, Shinkansen pour Tokyo. Arrivée prévue à 20h40. Sur le quai, j’imite les voyageurs autour de moi et entre dans la petite épicerie de gare pour en ressortir avec une bento box. Du rosbif et du riz, packaging soigné. 850 yens — pas la moins chère, mais impossible de résister. Je la mange dans le train qui file vers Tokyo, et je me dis que dans quelques heures je serai dans une alvéole, les yeux au plafond à cinquante centimètres de mon visage, quelque part dans la plus grande ville du monde. Ce n’est pas désagréable comme perspective.

J’arrive à Shinjuku par la Chuo Line vers 21h. Tokyo, je connais — j’y étais déjà venu en 2005. Mais la ville a cette capacité à vous désarçonner à chaque fois, comme si elle refusait qu’on la prenne pour acquise.

Avant de rejoindre le capsule hotel, je fais un détour par un cybercafé à Shinjuku. Ce que je trouve là-dedans mérite qu’on s’y arrête : une réception qui ressemble à celle d’un hôtel de science-fiction, des fauteuils qui font office de lits, des douches disponibles, la possibilité de commander des pizzas à n’importe quelle heure. Des salarymen en costume y dorment entre deux trains. Des lycéens y passent la nuit à jouer. Personne ne trouve ça bizarre. Je m’installe un moment, décompresse, puis repars.

Le capsule hotel, donc. On vous attribue un casier, une paire de claquettes, un yukata. Puis on vous indique votre alvéole — une niche de la taille exacte d’un corps humain allongé, avec un petit écran de télé intégré, un rideau pour s’isoler, et le plafond à cinquante centimètres du visage, exactement comme je l’avais imaginé dans le train. Ce que je n’avais pas anticipé, c’est à quel point c’est confortable. On se glisse là-dedans et on s’endort presque immédiatement, bercé par le silence relatif de l’étage — quelques ronflements, le murmure lointain d’une télé — avec la sensation étrange et plutôt agréable d’être à la fois seul et entouré.

Je recommande.

Mes amis me rejoignent le lendemain. On s’installe dans un appartement — Akiko, la propriétaire, nous accueille avec une gentillesse irréprochable. Elle nous apprend au passage qu’elle aime beaucoup la musique française. Hélène Rollès, précisément. Je m’appelle Hélène. On acquiesce avec le plus grand sérieux.

Tokyo se révèle quartier par quartier, chaque journée découpée autrement que la précédente.

Harajuku d’abord, un mardi après-midi. Le défilé de looks improbables sur Takeshita Street — tutus, plateformes, oreilles d’ours, perruques roses — a quelque chose de fascinant et d’épuisant à la fois. On finit par entrer dans une boutique de fringues où Eric tombe sur un CD d’un groupe punk local, The Sect. Le chanteur, Matsuda, est là, présent dans sa propre boutique, disponible, souriant. On parle musique un moment. Ce genre de rencontre n’arrive qu’au Japon, ou alors il faudrait m’expliquer où ailleurs.

Shibuya revient plusieurs fois dans le séjour, comme un point de gravité. Le crossing d’abord — cette intersection mythique où des centaines de personnes traversent simultanément dans tous les sens, et où personne ne se rentre dedans. On s’installe au Starbucks du premier étage pour regarder ça d’en haut, café en main, comme des entomologistes. Puis Tower Records, où je passe un temps déraisonnable à écouter des disques — Envy, Mouse on the Keys, The Cabs. Je repars avec plus de CD que prévu, ce qui était prévisible.

Un soir, Eric et moi trouvons un bar à saké dans la Center-gai Street. On s’y installe, on commande, on parle peu. C’est bien.

Akihabara, je l’explore seul un jeudi matin pendant que les autres dorment. Le quartier électronique déborde largement de son étiquette : ce sont des immeubles entiers consacrés aux jeux vidéo rétro, aux figurines, aux robots, aux mangas. Je passe un temps considérable dans un magasin de jeux sur trois étages, puis chez Bandai, puis dans une tour Akiba Zone sur sept niveaux. Je repars avec deux Gundam sous le bras, ce qui n’était pas du tout prévu. À midi, ramen au Kouryu, près de la station. Excellent bouillon, salle minuscule, service expéditif. Exactement ce qu’il fallait.

L’après-midi, le groupe me rejoint pour une salle d’arcade Sega sur cinq étages. On y perd un temps indéfini sur des machines dont on ne comprend pas toujours les règles, ce qui ne diminue en rien le plaisir.

Asakusa, un vendredi, seul encore. Le temple Senso-ji dans l’après-midi — la grande porte Kaminarimon, les étals de souvenirs qui forment une allée vers le sanctuaire, les gens qui prient, les touristes qui photographient les gens qui prient. L’endroit est chargé, dans les deux sens du terme. On s’y sent à la fois spectateur et participant, sans trop savoir de quoi exactement.

Le matin de ce même vendredi, j’avais passé la nuit dehors — dîner coréen épiceux, dernier métro pour Roppongi, bar jusqu’à une heure indécente, puis Tsukiji à l’aube. Le marché aux poissons à cinq heures du matin est une autre planète : les chariots qui foncent dans tous les sens, les thons géants alignés sur le béton mouillé, l’odeur de mer et de glace pilée. Je trouve un petit restaurant à l’intérieur du marché et commande un kaisen-don — un bol de fruits de mer sur du riz, poisson cru tranché ce matin même, à quelques mètres de là. C’est le meilleur bol de riz du voyage. Je rentre ensuite à l’appartement en métro, ligne H, et je m’endors avant même d’arriver.

Tokyo a cette particularité de vous laisser complètement libre de la vivre comme vous voulez, à condition d’accepter de ne jamais vraiment la comprendre. On passe une nuit dans une alvéole, une autre à chanter du Noir Désir dans un karaoké à Shibuya jusqu’à deux heures du matin avec des amis et des inconnus. On mange dans un tonneau à Shinjuku le mercredi midi et des sushis au bar debout à Ueno le vendredi. On croise un Japonais dans un bar qui vous cite Yves Montand, et on rentre à pied dans une ville qui ne dort jamais en se demandant si c’est elle qui est folle ou si c’est vous qui avez enfin les idées claires.

Le dernier dimanche, je rends l’appartement à Akiko. Je passe l’après-midi à Ginza — propre, large, haussmannien presque, à des kilomètres de Shinjuku dans l’esprit. Déjeuner dans un restaurant de tenpura et de soba au sous-sol d’un centre commercial : le tentoji-don, crevettes en tempura et œufs brouillés sur riz, avec soba, salade et dessert, le tout pour 980 yens. Menu en anglais disponible, ce qui, après dix jours au Japon, me semble presque superflu.

À 17h, direction l’aéroport.

Départ à 22h. Vol Emirates.

Je repense au train de Minami-Kusatsu, à l’annonce des deux minutes de retard, aux excuses sincères du chef de bord. Je repense aux bains publics, au saké de Taisei, au Pavillon d’Or dans l’eau immobile. À Kaku et son whisky Suntory. Aux gyoza de trois heures du matin à Osaka.

Le Japon ne vous lâche pas facilement. Et franchement, on n’a pas très envie qu’il le fasse.